Mountaineering Scotland – février 2020

Mountaineering Scotland – février 2020

Il n’y a pas que les Alpes et les Pyrénées pour pratiquer l’alpinisme en conditions neige, glace mixte : c’est ce qu’a démontré le club alpin écossais, « Mountaineering Scotland », en organisant un rassemblement à caractère international pour fêter ses cinquante ans. Historiquement, l’Ecosse est même un terrain privilégié pour ces escalades : les alpinistes britanniques ont en effet figuré parmi les pionniers de l’escalade sur glace qu’ils ont massivement pratiquée dans les Highlands.

L’altitude modeste des massifs montagneux du nord de l’Ecosse – le Ben Nevis culmine à 1345m d’altitude – est largement compensée par la latitude élevée de ces régions, permettant de profiter de vraies conditions hivernales une longue partie de l’année. Pour s’en donner une idée, la limite des arbres est située en général autour de 600m d’altitude. A la différence des Alpes, les journées de beau temps sont rares en Ecosse et le vent fréquemment violent.

Ben Nevis minus face

Si vous allez en Ecosse en hiver, vous trouverez donc : de la glace en quantité, une neige « alpinistique » : portante, densifiée par l’action des vents, des faces souvent « plâtrées » par le vent (toujours lui), du bon granite, et de vraies avalanches (à ne pas sous-estimer). Bref, mises à part les avalanches, tout ce que recherche un alpiniste. Niveau ski, en revanche, il est plus difficile de trouver de bonnes conditions, car la neige fraîche est rapidement travaillée par le vent, et il n’est pas rare que celui-ci dégarnisse entièrement certains versants. J’oubliais : il faut bien sûr accepter de sortir par des conditions météo exécrables : si les alpinistes locaux attendaient le beau temps pour grimper… alors ils ne sortiraient pas souvent. La sagesse populaire déclare à ce sujet : « Si tu peux sortir de la voiture et tenir debout, alors tu peux grimper » (merci Nico !).

Prêt à chausser les crampons, enfiler le passe-montagne sur les oreilles et se faire coucher par les rafales ? Oui, mais il faut d’abord s’y rendre, en Ecosse, et c’est loin.

Le rassemblement a eu lieu dans la localité d’Aviemore, ou plutôt autour d’Aviemore, car les différentes équipes (une soixantaine de participants au total) ont tourné dans les refuges situés autour de cette bourgade. Si vous ne savez pas où se trouve Aviemore, c’est aux portes du « Caingorms National Park », entre Inverness et Aberdeen. Si vous ne savez pas où se trouvent Inverness et Aberdeen : c’est au nord de l’Ecosse. Si vous ne savez pas où se trouve l’Ecosse : sérieusement ?

Restait à savoir comment y aller : nous autres montagnards sommes les premiers à subir de plein fouet les effets du réchauffement climatique. Nous sommes aussi les premiers à nous plaindre, à juste titre, de ses conséquences sur notre milieu : disparition des glaciers, du permafrost, de la neige en hiver, et des espèces animales et végétales adaptées au froid. Combien d’années encore sera-t-il possible de pratiquer le ski, la cascade de glace, la haute montagne en été (si nous n’avons pas d’autres préoccupations d’ici-là)? Aujourd’hui, il est important de faire preuve de cohérence : ne pas déplorer ces changements et y contribuer en même temps en empruntant le moyen de transport le plus polluant qui existe.

Une solution : voyager en Europe en train. C’est largement possible et ce n’est pas extrêmement coûteux si l’on se procure un « pass Interrail ». On peut acheter le précieux sésame dans n’importe quelle boutique SNCF, et il permettra au voyageur d’emprunter un maximum de trains, ferries et bus sur une plage de temps définie (exemple : quatre jours répartis sur un mois). Pratique, mais il faudra accepter de passer plus de temps dans les transports : un choix que j’étais prêt à faire pour voyager le cœur léger ! Voilà dans le même temps une formidable occasion de redéfinir notre façon de voyager en modifiant notre rapport à la distance parcourue : accepter la distance au lieu de vouloir la compresser. Prendre le temps de voyager c’est mesurer l’espace qui nous sépare de notre but plutôt que d’en faire une abstraction, et s’émerveiller devant ce que les jets nous ont fait oublier : « que le monde est grand ! », s’écrie-t-on après vingt-quatre heures de train !

Le charme des voyages en train. Quelque part sur la côte est.

Parti de Grenoble vendredi matin, j’ai emprunté quatre trains qui m’ont fait changer : à Paris, à Lille et puis à Londres avant de passer la nuit dans le « Caledonian Sleeper » pour arriver le lendemain matin à destination. Ouf ! Là, j’ai pu rencontrer les organisateurs du rassemblement puis les grimpeurs de mon équipe : Paul et Kirsty, nos hôtes, et Neale, un invité venant d’Irlande. Car les participants furent ainsi répartis pour ce séjour : chaque grimpeur invité (les invités étaient une trentaine au total, venus des quatre coins du monde pour une vingtaine de nationalités représentées) était binômé avec un grimpeur habitué des lieux qui l’a mené dans les spots locaux. Chacune de ces cordées était jumelée avec une autre cordée pour former une petite « team » de quatre grimpeurs indissociables et de niveau homogène : deux invités et deux « locaux ». 

« Demain, nous allons grimper du facile », me dit-on lors du briefing du soir. « Il faut s’acclimater ». En effet, avec des rafales à 100 km/h annoncées pour le lendemain, mieux valait permettre aux invités de prendre la mesure des conditions locales avant de se frotter à des entreprises plus complexes. Cela tombait bien, car j’étais tombé malade la veille de mon départ pour l’Ecosse et, par malheur, je ne me sentais guère en forme.

Dimanche matin, c’est l’alarme incendie qui nous a réveillés. Par chance, elle a sonné juste avant l’heure du réveil. Après avoir rassemblé nos affaires, nous avons pris la voiture en direction du « Cairngorm ski centre », une petite station de ski située entre 600 et 1200 mètres d’altitude. Une modeste installation comparée aux grandes stations alpines, mais qui permet toutefois aux locaux de skier sans avoir à traverser toute l’Europe. De cet endroit bien abrité du vent, nous avons pris la direction de « Mess of Pottage », une belle petite face rocheuse pourvue de nombreuses voies en mixte. C’est au fur et à mesure de l’approche que nous prîmes la mesure du vent : des rafales à vous coucher par terre entrecoupées de courtes accalmies. Dans ces conditions, tout prend du temps : mettre sa veste, attraper ses gants, aller aux toilettes. Bienvenue en Ecosse !

Nous avons choisi de grimper une variante non répertoriée à gauche de « Aladdin’s couloir » : un début facile, un ressaut délicat sur glace fine non protégeable, et une sortie facile. Le tout dans une belle ambiance. En parcourant l’épaule qui nous amènera à la voie de descente, nous titubions comme des hommes ivres sous l’effet des rafales à 130 km/h. Assez pour aujourd’hui ! Après un café bien mérité pris au « ski center » pour attendre nos amis, nous prîmes la direction de « Mill cottage », une cabane perdue dans la forêt, qui allait être notre point de départ pour les deux jours suivants.

Un ressaut en glace fine vers « Aladin »

Au vu des cent-cinquante kilomètre heure de vent annoncés pour le lendemain lors du briefing du soir, nos hôtes nous suggérèrent de nous diriger vers une petite barre d’entraînement située à 600m d’altitude, dans un vallon dominé par la station de ski qui pourrait bien être abrité du vent. Bingo ! Lorsque nous nous y rendîmes le lendemain, non seulement nous pûmes constater que le spot était parfaitement abrité, mais en plus nous y étions les seuls. Comme quoi il est toujours possible de sauver une journée avec un peu d’imagination ! Le site, constitué de nombreux ressauts, n’était guère impressionnant mais il n’était absolument pas dénué d’intérêt : pourvu de nombreux ressauts courts mais techniques, il est possible d’y tracer sa route au gré des envies, d’y travailler les coincements de piolets et les ancrages dans la terre gelée et les touffes de rhododendrons, ainsi que de délicats placements de pieds sur plaquages de glace sans y risquer sa vie : le rocher, d’un granite de haute qualité, autorise la pose de bonnes protections dans des fissures parfois gelées. De quoi travailler ses compétences : du « fun » dans un cadre sans prétention !

Scottish cragging à « Crambery rocks »

« Scottish cragging[i] », me dit Neale goguenard : « cela sonne presque comme un oxymore ! ». Il a raison car l’alpinisme dans ces contrées n’est généralement pas de tout repos. Malheureusement, mon corps s’est rapidement mis en devoir de me rappeler que j’étais malade : après deux voies, je sentis s’abattre sur moi une fatigue colossale, accompagnée d’une désagréable sensation de froid persistant. Tous les signes du corps faisant débauche d’énergie pour lutter contre l’infection. De retour à Mill cottage, après m’être administré quelque médecine, il fallut pourtant bien se faire une raison : « Go to the doc. We’ll take you an appointment for tonight ». Ainsi fut fait, et après l’énoncé du verdict par le spécialiste, je décidai de me retirer deux jours de la course pour mieux me reposer et avoir une chance de prendre part aux derniers jours de cette manifestation.

Paul au Ben Udahlaid après mon arrêt.

C’est ainsi que s’acheva, hélas, ma courte mais passionnante expérience de l’alpinisme écossais, car du reste je ne fus pas en mesure de me remettre sur les crampons. Il est clair que si j’avais pu y participer davantage j’aurais largement pu travailler ces trois compétences : ancrages dans la terre gelée, résistance aux intempéries, et maîtrise de l’anglais ! Car il est toujours étonnant de constater comme on progresse rapidement dans une langue lorsqu’on est en situation d’immersion totale (sans vouloir faire de jeu de mots en rapport avec la météo locale, bien sûr !).

 Merci à la FFCAM de m’avoir permis de me rendre là-bas pour représenter la France.

Merci à Paul, Kirsty et Neale, mes compagnons du moment, ainsi qu’aux organisateurs du « meeting ».

Merci au paracétamol et aux blagues sur le coronavirus.

Informations pratiques :

  • Comment s’y rendre : Interrail Pass, entre 180 et 200 euros selon votre âge (27 ans), pour un forfait « 4 jours sur 1 mois ». Retrait du billet Interrail sur internet (livré par la poste) ou en boutique SNCF. Attention aux trains à réservation comme TGV ou Eurostar !
  • Où grimper : Aviemore : vous vous situez aux portes du « Caingorms National Park ». Pour dormir : Aviemore youth hostel, Mill Cottage (refuge). Pour se former : « Glenmore Lodge » ( http://www.glenmorelodge.org.uk/ ) est un centre qui dispense des formations au ski et à l’alpinisme ainsi que des conférences. Région du Ben Nevis : refuge « CIC Hut ». Et plein d’autres massifs à découvrir !
  • Pour plus de renseignements : vous pouvez contacter « Mountaineering Scotland » (https://www.mountaineering.scot/ ), c’est le club alpin local.

[i]                       L’équivalent anglais de « couenne »

Auteur : Sven Patrikainen, équipes jeunes alpinistes Isère

Photos : collection Sven Patrikainen

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